Archives pour l'étiquette linguistique

Français à la carte

IMG_1307Par Mathieu Perron, étudiant au Baccalauréat en linguistique et langue française

Dans mon cours de français québécois, nous avons commencé un travail passionnant. En effet, pour la première fois, nous devons consulter des atlas linguistiques du Québec.

Mais qu’est-ce qu’un atlas linguistique ? À vrai dire, un atlas linguistique est un ouvrage assez curieux car, contrairement à un atlas traditionnel, un atlas linguistique ne comporte pas beaucoup de cartes. On y présente les résultats d’une vaste recherche en linguistique au cours de laquelle on ratisse un territoire donné pour recueillir des informations sur l’usage de la langue dans différentes municipalités ou régions. Ainsi, dans l’Atlas linguistique de l’Est du Canada, publié par Gaston Bergeron et Gaston Dulong en 1980, la carte du Québec est divisée en quelque 200 secteurs numérotés, chacun étant associé à un endroit précis. De Gaspé à Gatineau en passant par Chicoutimi et le Trois-Rivières, les deux linguistes qui ont contribué à ce livre ont parcouru le Québec pour poser quelques questions aux habitants de ces villes et régions. Toutes les réponses à ces questions se trouvent, bien sûr, dans les volumes de cet atlas.

Pour en revenir à notre travail, nous avons choisi une variante de prononciation spécifique au Québec, c’est-à-dire les voyelles longues nasalisées (le mot même peut se prononcer mais-me* et main-me), et une variante lexicale, soit le suffixe en -te dans certains participes passés et adjectifs (certains diront pourrite et d’autres pourrie). Nous consultons par la suite les atlas pour déterminer à quels endroits on privilégiait pourrite par rapport à pourrie de façon à pouvoir concevoir une carte montrant la distribution de cette particularité du français québécois.

Il va sans dire que ce travail est stimulant parce qu’il est concret et également rattaché à la langue que l’on parle et à l’usage qu’on en fait. De plus, la deuxième partie de ce travail consiste à analyser des locuteurs francophones d’une autre région du monde afin de déterminer si eux aussi disent pourrite et main-me, ce qui, je ne vous cacherai pas, est tout aussi intéressant.

Cela dit, veuillez m’excuser, je retourne à mes recherches !

P.-S.: L’Unité d’enseignement en linguistique et langues modernes de l’UQAC a mis en ligne un quiz vous permettant de tester vos connaissances sur les langues, leur histoire et leur fonctionnement. Vous pouvez tenter l’expérience directement sur le site Web de l’Unité. Sinon, n’hésitez pas à visiter notre toute nouvelle page Facebook !

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* Dans une volonté de vulgariser mes propos, je n’utiliserai pas l’alphabet phonétique international (A.P.I.) pour illustrer les différentes prononciations.

Zigzaguer vers la linguistique

FullSizeRenderPar Mathieu Perron, étudiant au Baccalauréat en linguistique et langue française

La huitième édition de l’événement ZigZag s’est conclue le 15 octobre dernier. Pendant les deux journées durant lesquelles se déroulaient ZigZag, des centaines de jeunes ont pu découvrir les différents programmes d’études offerts par les établissements scolaires de la région, y compris les baccalauréats que propose l’UQAC . Comme j’ai déjà eu à réaliser ce difficile choix il y a de cela plusieurs années, j’ai cru bon de représenter le baccalauréat en linguistique et langue française lors de l’événement.

Lorsque j’étais moi-même au secondaire, j’avais déjà cette fascination pour la langue, mais j’ignorais que l’on pouvait l’étudier de façon aussi scientifique. Inutile de vous préciser que je ne soupçonnais encore moins l’existence d’un programme d’études offert ici même à l’UQAC qui me donnerait les outils pour y parvenir ! En fait, comme j’aimais la lecture et la création littéraire, je penchais pour la littérature… jusqu’à ce que je sois initié à l’histoire de la langue française et la phonétique au cégep et que l’on me parle de ce programme. Quelques mois plus tard, en guise de projet de fin de DEC, j’étudiais les sons que l’on retrouvait dans les langues inventées par Tolkien pour Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des anneaux. Mon choix était fait, mais si j’avais été informé du programme avant, j’aurais peut-être éprouvé moins d’inquiétude quant à mon choix de programme universitaire.

J’ai donc préparé mon passage à l’événement ZigZag en me basant sur mon expérience personnelle afin de rejoindre les préoccupations des visiteurs. Ainsi, j’ai multiplié les efforts pour intriguer les jeunes en exposant transcriptions en alphabet phonétique, études de verbes russes et autres travaux intéressants. En outre, l’Unité d’enseignement en linguistique et langues modernes avait préparé un jeu-questionnaire sur les langues dont les réponses parfois surprenantes me permettaient de présenter le vaste domaine de la linguistique à ces jeunes du secondaire. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les efforts de ma collègue en enseignement des langues secondes et moi-même ont porté leurs fruits : un nombre impressionnant de personnes sont passées au kiosque des baccalauréats de linguistique et langue française, de langues modernes ainsi que d’enseignement des langues secondes. Certains professeurs, qui étaient également parents, se sont même arrêtés pour me poser des questions à propos de mon baccalauréat, des cours qui le compose et des possibles emplois que l’on peut occuper une fois les études terminées.

En effet, au cours de l’événement, j’ai rencontré des élèves qui étaient fortement intéressés à entreprendre des études en langues, mais qui redoutaient de ne pas pouvoir trouver de travail ensuite dans ce domaine. Encore une fois, je peux les comprendre car je me suis moi-même posé cette question avant d’entreprendre des études en linguistique. Il faut savoir qu’un baccalauréat dans ce domaine, et cela vaut aussi pour celui en langues modernes, ne mène non pas à une profession mais bien à des professions. Travailler au perfectionnement d’assistants vocaux comme Siri ou Google Now ? C’est possible avec une formation en linguistique. Devenir rédacteur ou réviseur ? Aucune porte n’est fermée. Vous souhaitez poursuivre des études en orthophonie ? Faites un détour par la linguistique. L’enseignement du français langue seconde aux adultes vous accroche ? Ce baccalauréat peut vous aider aussi.

La plus grande leçon que j’ai tiré de ma propre expérience de choix de carrière est la suivante : du moment que vous êtes passionné par votre domaine d’études, vous allez décrocher un emploi et, surtout, trouver le bonheur. Faites confiance à votre instinct, trouvez ce qui vous allume et foncez ! Si vous vous trompez, il vous sera toujours possible de changer en cours de route.

Bonne réflexion !

La linguistique pour tous

La linguistique et ses méthodes

Cet après-midi, une discussion que j’ai eue avec ma grand-mère m’a fait réaliser à quel point j’ai fait du chemin en linguistique depuis le début de mon baccalauréat. Et aussi à quel point il serait intéressant qu’on l’enseigne dans nos écoles, au même titre que la littérature…

Dans ma famille, quand on a une question sur la langue, on se réfère souvent à moi : je suis la ressource principale et on se fie à mon avis. Il m’est toutefois difficile d’analyser les phénomènes qu’on me propose sans repartir des bases avec mes interlocuteurs. En effet, même si on parle quotidiennement notre langue, elle demeure mystérieuse pour bien des gens (et un peu pour moi aussi, mais je ne ferais pas de science si je savais tout!).

La question de départ de ma grand-mère était toute simple : « Est-ce qu’on doit prononcer obstiner avec un b ou bien sans b? »

Il faut savoir qu’il est très difficile de se positionner dans ce genre de débats quand on étudie en linguistique. La véritable réponse, c’est que ce n’est pas à moi de décider et qu’il n’y a pas vraiment de « devoir » de prononciation qui tienne. La langue, c’est une affaire de normes : si la société considère qu’une forme linguistique est plus valide qu’une autre, elle sera valorisée et connotée positivement. Dans le cas présent, je sais qu’il y a de la variation : je prononce bel et bien obstiner avec un b (bien que ce n’en soit pas un techniquement, mais entendons-nous là-dessus), alors que beaucoup d’autres prononcent ostiner. À l’image de ma grand-mère, j’ai le sentiment que la variante obstiner est peut-être un peu plus « standard » que ostiner. Mais expliquer ce sentiment d’un point de vue scientifique est difficile et demande des bases théoriques que ma grand-mère n’a pas.

Je lui réponds donc qu’il n’y a pas de meilleure prononciation qu’une autre, du moins linguistiquement parlant, et je commence par expliquer qu’il y a une différence entre l’orthographe d’une langue et sa prononciation. Les points d’interrogation naissent dans son regard. Son conjoint sort le dictionnaire de l’étagère, question de vérifier qu’il y a bel et bien un b dans obstiner (c’est peut-être bien la preuve qu’il prononce ostiner…). Je sens que je ne parle pas le même langage que mes interlocuteurs.

Dans l’objectif d’avoir une discussion fructueuse où tous peuvent s’entendre sur les prémisses, je remonte alors un peu en donnant un exemple : je leur dis qu’on ne prononce pas le g et le t de doigt, même si on les écrit. Ils sont d’accord. Alors, je me dis qu’il serait utile de revenir à l’origine de ce mot pour leur faire comprendre comment l’orthographe et la prononciation sont différents.

Jusqu’à maintenant, j’ai appuyé ma réflexion sur ce que j’ai vu dans mes cours de sociolinguistique, de phonétique et d’histoire du français. Il faut alors que j’aborde la linguistique historique. Je leur parle du proto-indo-européen, cette langue dont on postule l’existence alors qu’on n’en a pas de preuves écrites et qui serait l’ancêtre du latin, du grec et du sanskrit, une ancienne langue parlée en Inde. Je sens que le sujet intéresse ma grand-mère et son conjoint, qui se demandent bien comment on peut reconstruire une langue sans avoir accès à son orthographe.

Je m’enfonce donc davantage dans l’explication : à partir des langues-filles, qui sont issues d’un parent commun, on peut reconstituer un portrait relativement fidèle de la langue-mère. C’est un peu comme n’avoir aucune photo de son grand-père et se le faire décrire par comparaisons (« Il avait le nez de ton frère, les yeux de ta mère et les mêmes cheveux roux que ta tante! »). On a alors une bonne idée de ce à quoi ressemblait l’aïeul.

Le dictionnaire est resté sur la table. Je m’en saisis, j’ouvre la page de la carte du monde et j’indique à ma grand-mère et à son conjoint l’origine présumée du peuple qui parlait cette langue ancienne, le proto-indo-européen : c’est dans les steppes de la Russie qu’il aurait vécu. De là, ils se seraient répandus en Inde comme en Europe, ce qui expliquerait les similitudes entre les langues de ces deux régions du monde, bien qu’elles soient géographiquement très éloignées.

Je finis par en revenir au cas d’obstiner. Je réitère qu’il n’y a pas de réponse au dilemme : qu’on dise obstiner ou ostiner, le sens est clair et tout le monde comprend, alors il n’y a pas d’obstacle à la communication et aucune raison purement linguistique ne permet de favoriser une forme plutôt qu’une autre. Je vois que sans être tout à fait convaincus, mes interlocuteurs ont au moins réussi à considérer le problème sous un autre angle. Ils me disent alors qu’ils n’ont jamais envisagé que l’on pouvait parler de la langue de cette façon.

Tant de facteurs ont eu une influence sur la façon dont nous parlons aujourd’hui que c’en est étourdissant! C’est aussi ce qui fait la beauté de mon champ, selon moi. Et ce qui fait en sorte qu’on devrait l’enseigner pendant la formation générale des enfants. Au secondaire, pourquoi pas? Une réflexion sur l’orthographe et la prononciation peut certainement aider à faire comprendre certaines des importantes divergences qui existent entre les deux… De même, l’histoire du français permet d’établir des liens entre des mots dont la forme est aujourd’hui différente, mais qui proviennent du même endroit. Je suis persuadé que cette approche ferait s’illuminer des visages… J’aurais été le premier à adorer ça!