LINGUISTIQUE

Le mot de l’année 2015

 

emoji_mot_de_l_ann__e_3199_north_640x440Par Mathieu Perron, étudiant au Baccalauréat en linguistique et langue française

La fin de l’année 2015 est déjà à notre porte et l’odeur des tourtières sortant du four nous le rappelle bien. C’est également la période de l’année durant laquelle est révélé le mot de l’année des Oxford Dictionaries (Oxford Dictionaries Word of the Year). Et le moins qu’on puisse dire, c’est que pour ce millésime 2015, l’éditeur en a surpris plus d’un en consacrant… l’emoji « Larmes de joie » !

Inutile de vous dire que ce choix a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias du monde entier : ce n’était pas rare de lire sur Twitter que « Ce n’est pas un vrai mot ! » ou encore que « Les lexicographes [personnes établissant la liste de mots d’un dictionnaire] auraient dû vérifier la définition du mot « mot » avant de choisir un emoji !»

Cette dernière intervention met le doigt sur une question fondamentale que tout linguiste s’est probablement posée un jour.

Qu’est-ce qu’un mot ?

Vous vous en doutez bien, quelques lignes ne suffiraient pas pour répondre à cette question. Contrairement à la croyance populaire, un mot n’a pas besoin de figurer dans les dictionnaires pour exister. En effet, un mot existe dès l’instant où quelqu’un l’a produit.

Heureusement, on peut évaluer le statut d’un mot en se basant sur d’autres facteurs. En effet, la théorie de Ferdinand de Saussure, que l’on surnomme le père de la linguistique, a proposé quelques pistes qui permettent d’amorcer une réflexion scientifique sur le mot.

Le signe linguistique (mot) est arbitraire.

En français, le mot qui répond à la définition d’« être humain de sexe féminin » est femme.  En anglais, c’est woman; en allemand, frau; en néerlandais, vrouw et en espagnol, mujer. D’une langue à l’autre, le sens premier du mot ne change pas, mais l’orthographe et la prononciation est toujours différente. En fait, si le sens d’un mot influait sur sa prononciation, toutes les langues du monde auraient le même mot.

Il est certain que l’emoji « Larmes de joie » est le même pour tous les internautes, y compris ceux qui ne parlent pas anglais, langue des dictionnaires Oxford. Toutefois, il ne faut pas oublier que certains mots comme ananas se ressemblent dans plusieurs langues du monde. La mondialisation pourrait donc jouer un facteur important dans la création des nouveaux mots.

Le signe linguistique est conventionnel.

Logiquement, pour que les gens parlant une même langue puissent se comprendre, il faut que chacun associe la même séquence de sons à la même définition. Par exemple, le mot brocoli désigne le même légume vert pour tous les gens qui parlent le français. Si je me mets à appeler une télé brocoli, personne ne va me comprendre, n’est-ce pas?

L’emoji « Larmes de joie » signifie « rire aux larmes ». Tous les internautes ont enregistré la même valeur de sens pour cet emoji et, à ce titre, le pictogramme pourrait prétendre au titre de mot.

Le signe linguistique est linéaire.

Il est possible de comprendre le principe de linéarité avec une expérience toute simple: est-il possible de lire le mot suivant en sachant qu’il appartient à la langue française  et qu’il comporte sept lettres ?

mot_nonlinéaire

À vrai dire, il est impossible d’y arriver puisque les lettres de ce mot sont superposées. Pour comprendre un mot, que ce soit à l’oral ou à l’écrit, il faut assimiler chaque syllabe séparément et dans un certain ordre, d’où la notion de linéarité. C’est ce qui explique pourquoi il est difficile de saisir les propos d’une personne quand d’autres parlent en même temps, ou encore pourquoi on ne peut pas comprendre un mot dont les lettres ne se suivent pas.

Le mot était baleine.

Les emojis ne sont généralement pas conformes au principe de linéarité puisque ce sont des pictogrammes. Il faut que les yeux, les larmes, le sourire soient superposés pour que le sens ‘pleurer de rire’ soit évoqué. Si l’on prend chacun de ces éléments séparément, on ne comprendra pas aussi facilement.

Le signe est immutable, c’est-à-dire qu’il ne change pas.

Il est difficile d’évaluer si le mot de l’année 2015 répond à ce critère puisque le système d’emojis, comparé aux autres langues du monde, est assez récent. Peut-être qu’un linguiste s’y intéressa-t-il dans quelques décennies ou siècles, qui sait ?

Conclusion

En se basant sur les quatre principaux critères proposés par Ferdinand de Saussure, on remarque que l’emoji « Larmes de joie » ne respecte ni le principe de linéarité, ni le principe d’arbitraire. Par contre, s’il est impossible d’évaluer si l’emoji est immutable, le pictogramme fait l’objet d’une convention parmi les internautes.

L’emoji « Larmes de joie » ne serait donc pas un mot. Quelle serait donc la nature de la binette ? Serait-ce une sorte de représentation de l’intonation à l’écrit ?

Voilà une question dont il sera intéressant de débattre avec la parenté durant ce long congé bien mérité !

Joyeuses Fêtes, reposez-vous bien et au plaisir de vous revoir en janvier !

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Mathieu Perron

Quand j’étais petit, je lisais des dictionnaires. Littéralement. Aujourd’hui, je n’apprécie pas ces ouvrages de la même manière, mais mon intérêt pour les langues et leur fonctionnement est tout aussi marqué qu’auparavant. En effet, lors de mon passage au cégep, j’étais certain d’étudier en littérature avant d’effleurer cette science merveilleuse qu’est la linguistique. Aujourd’hui, j’amorce ma deuxième année d’études à l’UQAC en linguistique et langue française avec bonheur. Et quand on m’a proposé de partager mon expérience étudiante sur ce blogue, j’ai sauté sur l’occasion. Qui sait, peut-être que vous aussi trouverez Saussure à votre pied !

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