ÉTUDES LITTÉRAIRES

Le bal paré

DSC_0246Par Paul Kawczak, étudiant au Doctorat en lettres

C’est une citation que tout étudiant en lettres est vite amené à rencontrer :

« […] un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. »

Elle est issue de Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, publié à titre posthume en 1954. Pour simplifier les choses, disons que Sainte-Beuve (1804-1869) proposait une méthode critique qui expliquait l’œuvre par la vie de son auteur. Une lecture minutieuse de ses écrits montre toutefois que sa vision de l’écriture et plus nuancée et plus proche de celle de Proust qu’il n’y paraît. Par ailleurs, l’idée d’un hiatus entre le moi social et le moi écrivain ne date pas de Proust. Pour Platon, déjà, le poète n’était pas l’auteur d’une œuvre qu’il écrivait sous la dictée des Muses.

Toutefois, la question que soulève cette citation intéresse le doctorant en lettres qui se pique d’écrire de la littérature (que je suis). L’institution littéraire universitaire impose à ses acteurs un code social relativement stricte, une police – au sens « d’ensemble de règles sociales » – qui régie ses rencontres formelles et ses différentes activités. Ce code relève avant tout d’un souci éthique. Il privilégie le respect, l’écoute, l’humilité, la retenue nécessaires au bon fonctionnement d’une communauté professionnelle et culturelle. Il règne en général, dans ces milieux, une civilité appréciable.

La littérature, elle, n’a que faire de cette police, sinon la considérer pour la bousculer. La littérature a une valeur de transgression. Il me semble donc que tout universitaire qui propose, avec humilité bien souvent, quelques morceaux d’écriture, expose aux autres, un peu de sa sauvagerie.

Je ne dis pas là qu’il est exclu pour autant, qu’il est renié. Pas du tout. Je dis qu’il y a là un moment intéressant, une lueur brute éclairant un salon tamisé. Une lueur qui brille au fond de l’œil de chacun des salonnards, pour laquelle ils sont là, et qui justifie leur grande civilité. C’est au bord du gouffre que l’on a besoin de s’accrocher du plus fort de ses forces. Le livre d’un universitaire, pourvu qu’il soit intéressant, est un corps nu dans un bal paré.

The following two tabs change content below.

Paul Kawczak

Quand on me demande une biographie, je dis généralement que j'aime le saumon fumé et je m'arrête là. Mais cette fois-ci je vais essayer... Je suis né le 12 novembre 1986 – scorpion – à Besançon, au cœur du Vieux Continent. J'ai grandi, grandi, beaucoup rêvé, puis j'ai eu envie de faire des études. Elles m'ont conduit en Suède puis au Québec, à Chicoutimi où je vis toujours. J'y termine un doctorat en lettres, je travaille sur le roman d'aventures des années 1920-1930. Mes études s'achèvent et en y pensant bien, tout s'est bien passé. Pour l'anecdote, je suis rentré à l'université en m'inscrivant dans un programme de mathématiques-physique, j'en sors avec un doctorat en lettres ! C'est la vie et c'est pour le mieux ! En plus, je me suis mis à écrire...

Derniers articles parPaul Kawczak (voir tous)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *