LINGUISTIQUE

La vie des mots

chevalPar Xavier St-Gelais, étudiant au Baccalauréat en linguistique et langue française

Je viens de passer deux jours au salon Zig Zag : super expérience, même si j’aurais aimé recevoir plus de jeunes à mon kiosque! Néanmoins, ceux qui se sont présentés pour en savoir davantage sur la linguistique étaient vraiment intéressés et intéressants. Ça a été un réel plaisir que de les voir réaliser à quel point on peut analyser le français sous d’autres angles que ceux auxquels le système d’éducation les a habitués. J’ai surtout remarqué leur enthousiasme pour l’histoire du français et les liens entre changements phonétiques et orthographe. C’est d’ailleurs des mots et de leur passé dont je veux parler aujourd’hui.

C’est grâce au cours d’histoire de la langue française (7LNG129) que je me suis initié à la linguistique – en réalité, ça a été mon tout premier cours à l’université. Hyper intimidant, je vous l’assure! Mais l’introduction du cours m’a vraiment accroché et j’ai immédiatement eu envie d’en savoir plus sur l’histoire de ma langue. Nous parlons tous le français, mais nous ne savons pas forcément ce qui l’a façonné. Il suffit de lire des textes du 19e siècle pour voir que beaucoup de mots sont devenus désuets alors qu’ils étaient courants à l’époque; quand on remonte jusqu’à Molière, on commence à être vraiment dépaysé, du moins si la version que l’on consulte n’a pas été modernisée (l’orthographe n’est donc pas adaptée).

Ce que le cours m’a donné l’occasion de faire, c’est d’aller voir encore plus loin que ça. En fait, le français existait déjà (sous une forme embryonnaire) en 850. Ce n’était alors plus du latin, mais pas tout à fait du français non plus. Les premiers textes dont on dispose sont politiques. Le choix de la langue avait, pour la signature de traités, une importance capitale : c’était un signe de respect que de faire des déclarations dans la langue de son nouvel allié.

À la lecture des Serments de Strasbourg, le premier texte contenant du « proto-français », la réaction initiale que j’ai eue était que j’étais en train de lire quelque chose d’absolument incompréhensible, moins encore que l’espagnol ou le portugais (langues que je ne parle pas vraiment!). Or, en regardant la forme des mots, petit à petit, j’ai réalisé que j’étais capable de déduire le sens de l’énoncé, même si l’ordre des composantes phrastiques (sujet, verbe, compléments) était très différent de celui d’aujourd’hui. J’ai été vraiment fasciné de voir cet ancien état de ma langue. C’est un peu comme faire son arbre généalogique et parvenir à trouver son ancêtre. Ça réveille quelque chose en soi, ça renforce l’identité. Ça m’a vraiment rendu amoureux de l’histoire des mots.

En étudiant des changements phonétiques s’étant produits entre le latin et le français du Moyen-Âge, j’ai compris beaucoup de choses. J’ai compris pourquoi le pluriel de cheval est chevaux. J’ai compris pourquoi il y a deux sons dans le mot temps mais cinq lettres. J’ai compris pourquoi il y a un h au début du mot huile et un b dans certaines graphies du nom de famille Lefebvre. J’ai compris pourquoi on utilise la double négation à l’écrit (ne… pas), mais très rarement à l’oral. J’ai appris ces choses en lisant des textes anciens, en étudiant l’évolution des langues (le français ne fait pas exception). D’ailleurs, l’une des ressources que ce cours m’a enseigné à utiliser est la base de données FRANTEXT, qui réunit des textes français du 11e siècle à aujourd’hui. On peut entrer un mot ou une expression dans le moteur de recherche et en retrouver les premières occurrences écrites (souvent orthographiées bien différemment ou utilisées avec un tout autre sens qu’aujourd’hui). C’est alors que j’ai commencé à avoir des réflexions étymologiques (D’où viennent les mots? Comment en sont-ils arrivés à signifier ce qu’ils signifient?), qui se poursuivent encore aujourd’hui et qui ne cesseront probablement jamais. Je me demande au moins cinq fois par jour d’où viennent certains mots que j’utilise au quotidien. Les mots sont comme des vieilles connaissances que j’apprends enfin à connaître de façon plus intime. Je me sens proche d’eux, je me sens savant, je sens que je comprends mieux d’où je viens, comment je m’exprime et comment tout cela définit mon identité. En s’intéressant à la vie des mots, on comprend comment le français du Québec en est venu à être si différent de celui de la France. Et on apprend à s’accepter davantage, on se décomplexe : on ne parle pas moins bien que nos cousins européens, mais seulement différemment!

Le travail de session demandé dans le cours d’histoire de la langue française était de retracer l’histoire d’un mot, de son apparition dans la langue à aujourd’hui. Vous seriez surpris de savoir d’où nous viennent nénuphar, magasin ou brasserie! J’avais pour ma part travaillé sur espérer, ce qui m’avait permis de découvrir que ce mot était auparavant utilisé au sens d’attendre : « espère un peu, ça va finir par marcher! ». On peut se convaincre de cela en consultant une autre super ressource (disponible gratuitement en ligne), le fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec. Cette base de données contient des textes publiés en français en Amérique du Nord et permet de faire le même genre de recherches (mais un peu moins poussées) que FRANTEXT. Cependant, elle a l’avantage de traiter de textes bien de chez nous et d’être plus près de nos usages!

Une dernière ressource dont je conseille la consultation est le TLFI (Trésor de la langue française informatisé), une œuvre colossale, réalisée il y a quelques décennies, recensant plus de 100 000 mots actuels et désuets et leur étymologie. Un dictionnaire est un outil, bien sûr, mais il peut également étancher la curiosité de ceux qui, comme moi, s’émerveillent devant la formidable complexité de la langue, cet instrument que nous utilisons tous les jours sans vraiment chercher à le comprendre.

J’avoue avoir un faible pour la linguistique historique. J’ai d’ailleurs réalisé pour le plaisir (oui oui, l’université a de ces effets…) une recherche sur l’étymologie du nom commun d’une plante indigène d’Amérique, le bois de plomb. J’ai consulté de vieux manuscrits (Internet nous offre des ressources incroyables!), cherché dans FRANTEXT et dans le fichier lexical du TLFQ, dans des dictionnaires de latin et dans des atlas linguistiques, dans des manuels de botanique… Et j’ai vraiment adoré ça. Il n’y avait pas de consensus sur l’origine de ce nom et j’ai réussi à soumettre une hypothèse plausible sur sa signification originale et sur son évolution. Je n’ai pas fait ça tout à fait sans but, bien sûr : c’était pour contribuer au mémoire de maîtrise de mon frère, étudiant en chimie, qui portait sur cette plante. Une autre preuve que l’interdisciplinarité est source d’inspiration!

Il faut que je me retienne de vous présenter mille et une autres trouvailles étymologiques que j’ai faites au cours de la dernière année. J’ai le sourire aux lèvres alors que je finis d’écrire ce billet. J’espère que vous aurez, comme moi, la chance de vivre cette émotion une fois au baccalauréat : ressentir de la passion pour ce qu’on étudie, c’est merveilleux!

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Xavier St-Gelais

Je m'appelle Xavier St-Gelais et je suis étudiant en deuxième année au Baccalauréat en linguistique et langue française à l'UQAC. Ce programme me passionne et me fait apprendre une pléthore de choses nouvelles quotidiennement. Je suis chaque jour plus convaincu de mon choix et j'envisage déjà de poursuivre mon cheminement aux cycles supérieurs. La linguistique vaut vraiment la peine d'être découverte, et je me propose, à travers mes articles, de jeter la lumière sur cette science méconnue!

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